Talleyrand était fin gastronome. Sa table et son cuisinier, Carême, étaient renommés dans l'Europe entière.
Il fallait le voir - écrit André Castelot - découper lui-même à table
une pièce de boeuf et en offrir les tranches à ses invités, avec un
art consommé et nuancé selon l'importance du convive! Il se tournait
d'abord vers le personnage le plus important:
- Monseigneur, me ferez-vous l'insigne honneur d'accepter un morceau
de boeuf ?
- Certes.
Et le dialogue, savamment dosé de part et d'autre, se poursuivait
autour du plat:
- Monsieur le duc, aurai-je la grande joie de vous offrir cette
tranche de boeuf ?
- Avec joie, mon cher ami.
- Monsieur le marquis, voulez-vous me faire le plaisir d'accepter ce
morceau ?
- Mille grâces, monseigneur.
- Mon cher comte, voulez-vous bien me permettre...
- Que de bontés...
- Baron, vous enverrai-je du boeuf ?
- Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur.
- Chevalier, vous plaît-il ?
- Votre Altesse Sérénissime me comble!
- Eh, là-bas, Montrond ?
- Quel impérissable honneur, monseigneur!
- Durand ? boeuf ?
Et pour finir, celui qui se trouvait tout au bout de la table n'avait
droit qu'à un simple et insolent mouvement de la fourchette...
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