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À la croisée des gauches

Par Alberto Sendic

L'effondrement du système communiste et la crise des modèles sandiniste et cubain posent des questions. Les gauches centraméricaines, comme celles du monde entier, vivent une profonde crise d'identité. Beaucoup de militants et de dirigeants ne se reconnaissent plus dans les mouvements -- parfois dans les causes -- auxquels ils ont adhéré et dont ils ont soutenu les luttes.

La conquête du pouvoir n'ouvre plus de possibilité de décision, de transformation sociale dans un contexte mondialisé où la volonté politique a chaque fois plus de mal à s'imposer dans les économies et les sociétés. Les Etats vivent une désintégration de leur cohésion et de leur pouvoir de décision dans ces nouveaux espaces. Les pays subissent des ajustements structuraux décidés à des milliers de kilomètres par des technocrates, et imposés par une économie libérale et un marché financier sur lesquels les pouvoirs locaux ont très peu de moyens d'intervention.

Quand ils s'approchent du pouvoir, beaucoup de mouvements hier guérilleros, socialistes, doivent se soumettre à des politiques économiques et sociales décidées par des organisations mondiales, tel le FMI ou la Banque mondiale. Le volontarisme qui a animé avant-gardes et luttes politiques se heurte à des obstacles qui ne sont pas seulement les forces de l'adversaire.

La révolution scientifique et technique, la modernité semblent avoir canalisé l'intelligence. La gauche parait figée dans les schémas des décennies antérieures, dont la mise en pratique n'a pas donné les réponses attendues. La mondialisation a peu à peu désintégré les cadres sociaux nationaux.

Beaucoup de pays s'interrogent sur leur propre viabilité. Dans des proportions encore modestes, le soulèvement du Chiapas met en évidence l'énorme fragilité du capital spéculatif financier sur lequel s'appuient les équilibres et une partie de la modernisation de l'économie mexicaine tout comme son intégration à ses voisins du Nord.

Souvent, la lutte armée accentue la désintégration du pays plus qu'elle ne lui offre une alternative de pouvoir. En réalité, nombre de mouvements guérilleros et politiques s'installent hors de la société civile, parfois durant des dizaines d'années.

Des territoires libérés se maintiennent dans des régions, des secteurs sociaux et des économies informelles vivent en parallèle et ne sont pas intégrés à la dynamique de la vie nationale ; ils n'engendrent pas de forces politiques disposées à disputer un pouvoir situé dans un autre monde et duquel on n'attend rien.

Désillusions en série

De la Colombie au Mexique, à deux pas du marché le plus solvable du monde, l'immense décomposition des classes dirigeantes et de l'économie formelle au profit des mafias de narcotrafiquants et de politiques, la violence et le crime comme méthodes de lutte politique et économique privent les gauches du cadre légal de la lutte des idées.

La révolution scientifique et technique semble avoir absorbé la révolution sociale, et l'explosion démographique la classe ouvrière. Celle-ci ne constitue plus la référence des forces politiques, qui la remplacent fréquemment par l'indianisme ou l'indigénisme, et diverses formes de populisme.

La modernisation et la société de consommation exercent un fort pouvoir d'attraction après la désillusion de l'échec des développements autocentrés et des révolutions nationalistes et socialistes. Les jeunes rêvent plus de l'émigration que du militantisme, de changer de société plutôt que de changer la société. Un cinquième de la population de certains pays centraméricains vit aux Etats-Unis.

Dans sa pensée et dans son action, la gauche a un besoin immense de rénovation et de redéploiement afin d'être capable de lutter pour la justice sociale et pour une répartition plus juste de la richesse, dans un monde où un cinquième de l'humanité utilise les quatre cinquièmes des ressources du globe.

La lutte pour la justice sociale et pour retrouver un pouvoir de décision est plus actuelle et plus nécessaire que jamais. Modernisation et mondialisation ont désarmé l'exigence sociale qui avaient eu tant de poids dans les décennies antérieures. Il existe une grande difficulté à reconstituer pensée et action.

Avec la fin de la Guerre froide, les empires et l'hégémonie de l'Occident ont disparu. Celui-ci a chaque fois plus de mal à imposer sa loi face à la disparition des liens de l'autorité politique, sociale, culturelle, religieuse, que ce soit dans les Balkans, le Caucase, en Afrique du Nord ou sub-saharienne et aussi dans les Caraïbes. Les régions de la planète et de l'Amérique latine qui sont en train de changer le rapport de forces mondial le font bien plus par la voie économique que par la voie politique.

La vieille culture de dénonciation de la gauche latino-américaine, habituée à situer les causes du retard à l'extérieur avec peu d'exigences pour leurs sociétés, s'enlise avec cette nouvelle donne. Peut-être que l'étape des avant-gardes est passée et que nous sommes maintenant dans celle de l'émergence de nouvelles sociétés ; là se trouve le nouveau terrain de lutte pour la dignité humaine et la justice sociale.

Les nobles causes des gauches centraméricaines n'ont pas disparu, mais elles sont en train de changer de monde.


Traduction : M. Picquart


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